Chaque année, avec le passage à l’heure d’été, on se prépare à avancer l’horloge convaincu que la gêne se réduit à une heure de sommeil perdue. « Et pourtant, tous les 6 mois, nous répétons que le corps ne lit pas le calendrier solaire, mais réagit à un système sophistiqué d’engrenages biologiques. » Et « au centre de ce mécanisme se trouve non seulement le cerveau, mais un « deuxième protagoniste » souvent ignoré ou, du moins, pas suffisamment pris en compte : notre microbiote intestinal. Un aspect souvent sous-estimé est que les milliards de bactéries que nous hébergeons dans l’intestin ne sont pas des hôtes inertes, mais de véritables régulateurs biochimiques qui marquent le temps avec nous. Une première validation scientifique de cette symbiose temporelle est arrivée en 2014, avec une étude pionnière publiée dans la revue « Cell » par les chercheurs Elinav et Thaiss. Leurs travaux ont démontré comment le microbiote intestinal suit des rythmes circadiens précis, coordonnés par les signaux de l’hôte et le moment des repas, cet écosystème bactérien rythmé est désormais identifié sous le terme de « chronobiote », explique Mauro Minelli, immunologiste et professeur de nutrition clinique à l’Université Lum Giuseppe Degennaro.
« L’étude d’Elinav et Thaiss – rappelle le spécialiste – a souligné qu’environ 20% des espèces bactériennes fluctuent de manière cyclique pendant 24 heures. L’importance de cette synchronie est clairement apparue en analysant les effets de sa perturbation : la désynchronisation du système, qui interrompt le dialogue entre l’horloge centrale du cerveau et l’horloge périphérique de la bactérie, n’est pas un événement neutre, mais un déclencheur qui peut conduire à des altérations métaboliques systémiques, y compris la prise de poids et la résistance à l’insuline. En particulier – précise Minelli – la désynchronisation semble affecter principalement les Firmicutes, la plus peuplée des lignées phylogénétiques de bactéries intestinales, du moins chez les Européens occidentaux. Butyrivibrio fibrisolvens, l’un des producteurs les plus prolifiques de butyrate, appartient à ce vaste consortium de micro-organismes. Sans ce précieux métabolite, la barrière intestinale devient plus perméable, permettant aux substances inflammatoires de traverser et d’atteindre le cerveau, provoquant ce sentiment de confusion et de fatigue mentale que l’on appelle. ‘brouillard cérébral' ».
« La mauvaise humeur et l’irritabilité des jours qui suivent immédiatement le changement d’heure ne sont donc pas qu’une simple suggestion – précise l’immunologiste – La quasi-totalité de la sérotonine, ou l’hormone du bien-être, est produite dans l’intestin à partir du tryptophane. En présence de stress provoqué par le décalage horaire, l’organisme active une enzyme appelée Ido qui, comme un interrupteur ferroviaire, « vole » le tryptophane de la sérotonine pour le détourner vers l’heure. kynurénine ». Le résultat de ce « vol » est « un double dommage – prévient l’expert : d’une part les niveaux de sérotonine et de mélatonine chutent dans le respect d’un sommeil réparateur ; de l’autre s’accumulent des substances neurotoxiques comme l’acide quinolinique qui alimentent l’asthénie et l’anxiété. La bonne nouvelle est qu’il est aujourd’hui possible de mesurer le rapport kynurénine/tryptophane pour cartographier ce stress invisible et apporter une preuve tangible du lien entre déséquilibre biochimique et symptômes neuro-psychiques ».
« Des stratégies ciblées nous aident comme s’exposer à la lumière naturelle dès le réveil, utiliser des prébiotiques et régulariser les horaires de repas en évitant les collations nocturnes »
Qui risque le plus ? « Si pour une personne en bonne santé l’adaptation prend environ 7 jours – répond Minelli – pour ceux qui vivent avec des pathologies chroniques, le changement d’heure peut agir comme un détonateur. Chez les patients souffrant de diabète et du syndrome métabolique, le désalignement peut provoquer des pics glycémiques anormaux, car les bactéries impliquées dans le métabolisme des sucres ne sont pas prêtes à gérer la charge de glucose au moment prévu ». Dangers également en cas de maladies inflammatoires intestinales chroniques (Idb). « Pour ceux qui souffrent de ces pathologies – explique le spécialiste – l’intégrité de la barrière intestinale est déjà précaire. La réduction du butyrate induite par le stress circadien peut affaiblir encore davantage l’étanchéité des jonctions qui maintiennent intactes les parois de l’intestin. Cette « fuite intestinale » saisonnière, en plus de faciliter le passage des endotoxines bactériennes dans la circulation systémique, déclenche des rechutes de symptômes intestinaux douloureux ou des altérations de l’intestin ». Enfin, en cas d’hypertension « la perte du rythme du microbiote peut altérer la régulation de la pression artérielle, notamment au moment du pic matinal de cortisol », prévient l’expert.
Comment se défendre ? « Nous ne sommes pas des victimes impuissantes du temps – observe Minelli – Nous pouvons aider notre chronobiote à se réaligner avec des stratégies ciblées. Ici, le bioatching peut nous aider, c’est-à-dire l’art d’apporter des changements petits mais ciblés à notre mode de vie pour convaincre le corps de fonctionner à son potentiel maximum même – et surtout – lorsqu’il doit subir des changements. Synchronisation de la lumière : s’exposer à la lumière naturelle dès le réveil pour réinitialiser l’horloge interne. Nourrir la résilience : utiliser des prébiotiques tels que l’amidon résistant ou l’inuline, qui fournissent le « carburant » nécessaire aux bactéries pour produire du butyrate même en cas de stress. Puis régularisez les horaires de repas, en évitant les collations de fin de soirée qui perturbent encore davantage le rythme bactérien. L’immunologiste conclut : « Comprendre que notre santé dépend de l’harmonie entre le temps social et le temps biologique de nos bactéries est la première étape pour vivre cette transition non pas comme un traumatisme, mais comme une opportunité de prise en charge consciente. »




